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L'attrait des toilettes

Gabriel Bortzmeyer - Côté cinéma

ISBN: 9782873404963 (PB - FR)

Comment tourner autour du pot ? Trône souillé, les toilettes offrent aux cinéastes un objet par trop infâme pour ne pas le regarder sans cligner des yeux. Cela explique sa durable absence des écrans : réellement entrée au cinéma avec Psychose d'Alfred Hitchcock, en 1960, la cuvette continue d'en meubler des coins rarement filmés, et alors avec cérémonie. Ce livre suit l'histoire de cet attrait contrarié. Anthologie plombière, il recense quelques dizaines de sièges ou de fosses d'où émanent des signes maudits et les relents d'une terreur archaïque qu'aucune transgression ne peut vraiment dompter. De la tentative de banalisation entreprise par Stanley Kubrick à l'euphorie de l'égout entretenue par QuentinTarantino ou Robert Rodriguez ; de la place que la comédie américaine a réservé aux lieux saints au théâtre sexuel en quoi les transforment les comédies queer, de la sublimation spéculative d'Une sale histoire de Jean Eustache à l'avilissement fécal d'Il est difficile d'être un dieu d'Alexeï Guerman, ces pages couvrent assez de trous pour hasarder quelques hypothèses sur ce que de tels regards torves disent de notre modernité hygiéniste. Car si l'on a souvent pointé la contemporanéité de l'invention des frères Lumière avec la psychanalyse, la radio, les rayons X ou les aquariums, on s'est rarement penché sur sa communauté de berceau avec le tout-à-l'égout, pierre de touche de la révolution sanitaire ayant abouti aux disciplines fécales des siècles industriels. Une telle concomittance pousse l'auteur à croire qu'il peut faire un observatoire de ce sanctuaire tombal, parce que, fosse commune des vanités privées, les béances tuyautières éclairent de leur malédiction deux phénomènes au fondement de ce qui fut l'ordre bourgeois : le sacre de l'individu et la croyance en une maîtrise sans reste de l'environnement. Ce refuge où chaque sujet se dérobe aux regards pour liquider ses reliquats conditionne l'apparition des prométhées démocratiques du vingtième siècle. C'est du moins ce que laisse songer la contemplation du monde à travers la lunette telle qu'on la trouve chez Tsaï Ming-liang, Jean-Luc Godard, David Cronenberg ou Alain Cavalier, qui en font autant le dernier bastion d'un cinéma digérant son passé que le seul isoloir qui vaille pour les derniers des hommes. Avec eux et d'autres, le livre s'efforce de jeter les bases d'une scatocritique transformant en indices de fèces tous les détours propres à l'esthétique excrémentielle, où les toilettes signifient le fécal en lui faisant écran. Par là, et non sans audace dans ses raccourcis, il entend montrer que le sort figuratif réservé au trône dit quelque chose de l'hygiénisme aux commandes de bien des politiques écologiques actuelles, parce que dans la cuvette se cristallise le mythe de la suppression de l'incompressible à la racine du refoulement des externalités industrielles. Pour le dire en un langage empruntant sa forme à sa matière, les chiottes nous disent dans quelle merde nous sommes.

L'auteur. Gabriel Bortzmeyer enseigne le cinéma, l'audiovisuel et la littérature en classes préparatoires. Membre vieux d'une décennie de la revue en ligne Débordements, où il s'est plu à la dispersion, il a aussi collaboré à d'autres organes critiques comme Vacarme, Trafic ou La Furia Umana. Après des travaux autour de nouages entre figures esthétiques et configurations politiques, objets d'une thèse remaniée en livre, Le Peuple précaire du cinéma contemporain (Hermann, 2020), ses écrits plus récents ciblent les points de contact entre productions cinématographiqu es et enjeux écologiques, en traversant des corpus allant des studios Ghibli ou Marvel à Jia Zhangke, Werner Herzog et Lav Diaz. Quand le cinéma le lui en laisse le temps, il écrit volontiers sur les séries, les jeux vidéos ou les formats propres au Web, désireux d'arpenter « l'entre-images » contemporain à la manière d'un Raymond Bellour avec qui il a réalisé un livre d'entretiens, Dans la compagniedes oeuvres (avec Alice Leroy, Rouge profond, 2017). Son intérêt tout nouveau pour les toilettes récapitule donc de vieilles obsessions pour les masses excédentaires et l'esthétique euphémistique ou métonymique qu'elles inspirent, puisque du peuple aux désastres environnementaux et au fond de la cuvette, le problème demeure celui du statut figuratif de l'ignoble.

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